Hommage à Michel

Bonjour,

Voici un petit hommage à un ami philosophe, Michel Serres, récemment disparu. Pour cela, j’ai ressorti du grenier un texte de la conférence qu’il avait prononcé en ouverture du 1er Congrès de la Société Internationale Francophone d’Education médicale (SIFEM), organisé à Beyrouth les 1 et 2 juin 2006. Petit clin d’œil de l’histoire,  Tu es décédé 13 ans après jour pour jour… Tu l’avais intitulé “L’éducation médicale vue par un philosophe”. Te connaissant, tu ne t’es pas contenté d’aborder le sujet à la mode philosophique actuelle, mais tu as tranché dans le vif en dévoilant le secret transhistorique de la médecine: la difficile conciliation entre les deux têtes du médecin.  Très belle observation l’ami! Bicéphalie du patient aussi. On pourrait généraliser à l’évolution de l’espèce son impact sur la biosphère mais nous n’en sommes pas là… De cette lutte incessante pour l’accès à la lumière, tu résumes l’histoire de la médecine et ses événements marquants, de la Rome antique à l’occident moderne. Jusqu’à ce qu’un événement déchire l’histoire: “le praticien soignait toujours, il guérit désormais souvent. “

Comme un caillou qui ricoche puis pénètre à la surface d’un lac, cet impact historique de la guérison, diffusa trois stratégies d’ensemble, appliquées différemment selon les pays: (1) Traitement des maladies sur de grandes populations, (2) Politiques de prévention et (3) Gratuité des soins. Changement de normalité, il semble plus normal d’avoir la santé, transformant les groupes et les hommes. Tu te poses la question des maladies de l’âme… on pourrait discuter là dessus… une prochaine fois…

Voici que tu fais le lien entre l’histoire et l’anthropologie, lien entre l’évolution de l’individu et la la société, l’histoire et l’évolution, le caillou et le lac, la météorite et la biosphère. Dans cette nouvelle société, propulsée par cette accélération technologique sans précédent de ces 50 dernières années, tu te poses la question de son impact sur l’évolution des corps… transformation anthropologique des corps… processus que tu as nommé hominescence, fil conducteur de ton oeuvre. De ce point de non retour et/ou bifurcation temporelle, tu nous amènes à prendre conscience de ce paradoxe: Au moment où nous commençons à peine à exploiter les possibilités des nouvelles technologies, croit sa contre-partie: la rationalisation médicale. Cette dernière modifie de manière insidieuse mais profonde la relation patient-thérapeute, socle de base de la triade thérapeutique depuis plusieurs milliers d’années…

Dans “jeu à quatre” (argent, science, médias, administration), tu dénonces ces puissances à l’oeuvre qui opèrent sans régulation réelle et efficace. Tu te questionnes sur cette évolution et on sent dans tes propos une certaine impuissance: “Qui donc peut s’opposer à des pouvoirs sans balance?” “Comme au jeu du ciseau, de la feuille et de la pierre, chacune de ces puissances, tour à tour, prend le pouvoir sur les autres pouvoirs, sans changement notable pour ceux qui n’y participent pas”. De tout ton cœur tu en appelles à ta compagne, ta triade magique: pitié, amour, piété…

Dans “Bioculture”, tu reviens au détonateur de l’après-guerre, l’éradication de maladies infectieuses par antibiothérapie. Après les deux cataclysmes de cette première moitié de siècle, comment en vouloir à celles et ceux qui n’ont juré que par l’égalité “bactéries = ennemis à éradiquer”? Bactéries qui nous ont précédés sur Terre de plusieurs milliards d’années, qui nous accompagnent au plus profond de nos cellules et qui nous verront partir comme d’autres avant nous… Crise de la médecine et de l’agriculture, parallèle entre le médecin et le paysan, “apparemment dépossédés de leurs pratiques traditionnelles par lesdits formatages mais surtout par ce choc évolutif.” qu’est la réécriture du vivant. La vie dans sa totalité entre dans notre action et notre responsabilité. Appel à respecter le vivant et notre vaisseau spatial ?

Variations sur le thème médecin “sage qui mesure et médite”, le rapprochant du philosophe (et l’éloignant du sorcier) par médication et méditation. Mode, modéré, modestie pour accommoder. In fine, le médecin lutte pour le contingent, aux limites du possible et de l’impossible… tantôt se rapprochant du philosophe tantôt du sorcier…

Dans l’éducation médicale, tu t’adresses à l’étudiant en lui conseillant de relire : le Livre de Job, les Tragiques grecs et les neuf Béatitudes.

Un grand Merci l’ami, à 42 ans, même si je ne suis pas médecin,  je suis toujours étudiant:-)

PS: Pour le texte en entier c’est ici: pmed20067p135